Fear and loathing in Edo
Poubelle le Drug, Sex & Rock'n Roll. Le Rock se travestit en Hip-hop, et on ajoute de bonnes tranches de samouraïs au mélange : Champloo, la recette miracle ? Loin de toutes les conventions et de toutes les attentes, Watanabe revient fort et réussi à flatter son public qui ne s'est toujours pas remis de la claque Cowboy Bebop. Pourtant le pari est risqué, et cotoyer le grand public tout en surprenant et en innovant, est un chemin sur lequel beaucoup se sont effondrés. Mais Champloo vise haut. Let's jam ! Que-dis-je ? Let's scratch !
Macédoine japonaise
Shin'ichiro Watanabe. Si ce nom ne vous dit rien, révisez vos classiques ! Ce type, légèrement boudiné et un air jovial sur les lèvres, a traumatisé toute une génération de spectateurs à travers le monde, et ce avec une seule et unique série : Cowboy Bebop. Hyperbole quand tu nous tiens... Disons que cette génération représente quelques milliers de personnes, essentiellement en Occident, comme en France, où la série avait connu le succès lors de sa diffusion sur Canal+, en compagnie d'une autre série nippone, un certain Evangelion... À l'instar de Cowboy Bebop qui nous amenait bien loin des sentiers battus, avec son mélange décalé d'aventures spatiales et son ambiance jazzy mélé à un humour décapant, Samurai Champloo innove. Pas de cette foutue innovation que l'on vous balance nuit et jour devant vos yeux ébahit, d'une marque de lessive, d'une nouvelle sorte de Kinder ou d'un bouquin de l'horripilant Houellebeck. Non, ici c'est bien de l'innovation, du trouage de cul dirait-on. Oubliez les séries stéréotypées, soporifiques, lourdes de type Naruto et consort. Champloo c'est du démontage d'idée reçue à grande échelle. Mais puisqu'il faut un début à toute chose, c'est le titre qui nous désoriente en premier. Les Japonais, dans leur linguisme reconnu, auraient-ils voulu parler de shampooing pour samouraï ? Diantre non. Le Champloo est un plat d'Okinawa (1), un mélange de tout ce que l'on a sous la main, une sorte de ratatouille. Et la comparaison avec le midi de la France n'est pas déplacé, car outre l'accent typique venu des provinces ensoleillées, Okinawa, à l'époque, traînait une sulfureuse réputation. Pas étonnant, me direz-vous, puisque c'était le bagne du Japon, l'exil des criminels, jusqu'à en devenir presque assimilable à une utopie pirate (2) (à la différence près que c'était une destination permanente, et non temporaire comme l'était une île de la Tortue). Champloo, malgré ces indéniables références, ne possède pas de structure bien définie, et se construit comme un Pulp, chaque épisode narrant un épisode bien déterminé de leur voyage, souvent loufoque. Inutile de chercher une quelconque suite à la trame générale entamée dès le premier épisode, seul les derniers épisodes nous rapprocheront de la compréhension, et jusque là, Champloo nous emmène dans une formidable épopée humaine. Comme Cowboy Bebop, la force de cette série se trouve dans les personnages principaux, attachants et flamboyants, que ce soit Fuu, la "gamine" énergique et hystérique, Mugen, fugitif et casse-cou invétéré, ou Jin, l'énigmatique samouraï. Bien entendu, on se retrouve là avec de francs stéréotypes de héros, dont les défauts deviennent amusants et attachants. Cependant, s'il y avait une Palme à décerner aux meilleurs acteurs fictifs, nul doute qu'elle leur reviendrait. Champloo est leur histoire, et le stratagème que Fuu met au point pour que ces deux compères acceptent de la suivre à travers tout le Japon est risible et ne sert qu'à lier la sauce. Mais que le spectateur ne s'y trompe pas, si on pourrait vouloir catégoriser l'animer dans le genre aventure, la bête est trop hors-norme pour cela. Pourtant, tout pourrait porter à le croire, jusqu'au but de leur voyage jusqu'à Nagasaki : retrouver le samouraï à l'odeur de fleur de tournesol. On n'aurait imaginé idée plus ridicule...
Le Hip-hop, c'est mon pote, dans le rap, on est tous copain !
Le Hip-hop et la France, ce n'est pas une grande histoire d'amour. Il faut dire qu'il traine une réputation (souvent méritée) de médiocrité musicale. Le Japon, bien que le "terreau" habituel du Hip-hop n'y est pas représenté, est devenu le troisième centre de création Hip-hop (après les États-Unis et l'Angleterre), et ce grâce à DJ Krush, porte-parole de la scène nippone depuis les années 80. On peut s'étonner du passage de l'ambiance jazzy de Bebop à celle Hip-hop de Champloo, et pourtant, Krush avait déjà tenté la digression allant jusqu'au mélange des genres dans son album Ki-oku. Mais revenons à notre Hip-hop champlooien ; Watanabe connait bien un des mouvements undeground les plus actif du moment, et il nous offre autre chose qu'un simple score sur cette série. Certes, il engage un des "lyricist" les plus en vue, Shing02, pour signer le générique d'ouverture, mais l'environnement sonore entier mérite que l'on s'y penche. Ce dernier, composé exclusivement de morceaux instrumentaux, est typiquement dans la ligne du "abstract hip-hop" à la DJ Krush, turntablism (3) et scratchs discrets y sont présents. Cet aspect de la chose donne une cohérence totale aux scènes, et tranche irrémédiablement avec le style grandiloquent Seigneur-des-anneaux-orchestre-choeur-cymbales à la mode ces temps-ci. La musique ne se contente pas de sa seule fonction d'accompagnement, mais donne un véritable cachet à la série. Les beats Hip-hop des producteurs Nujabes, Tsuchier et Force of Nature nous transportent indolemment tout au long des épisodes. Mais Watanabe va encore plus loin, et pousse le vice à intégrer des éléments anachroniques, souvent typiquement d'esthétique urbaine, et donc Hip-hop.
Chanbara spaghetti
Shin'ichiro Watanabe, c'est un peu le Tarantino de l'animation. Certains diront qu'il n'a pas d'imagination, je préfère penser qu'il en a trop, mais une chose est sûre, c'est que question melting-pot, il s'y connaît. Il manie avec dextérité les plan westerns, un petit air de Sergio Leone, c'est certain. Je parlais il y a quelques semaines de l'influence qu'aller apporter Mind Game à l'animation, Samurai Champloo nous le prouve, en particulier durant le neuvième épisode. L'épisode prend la forme d'un flashback, le souvenir d'un garde des douanes, entre deux régions qui divisent le territoire nippon. Jouant sur l'aspect extraordinaire de la chose, façon Au nom de la rose, le garde, maintenant âgé, rappelle cette événement qui allait être inscrit à la postérité. Après divers combats, les choses s'enveniment, s'ensuit une folle poursuite à travers la forêt digne d'un (mauvais) film de ninja (assumé), et Mugen se retrouve finalement dans un lieu malsain, une secte de moines-guerriers oubliés, qui cultivent une étrange plante aux feuilles dentelées... du cannabis. La trame est typique de Champloo, mais la dernière partie prend des proportions rarement atteintes, flirtant avec le psychédélique et dopé aux hallucinogènes. Les couleurs s'enflamment, les formes s'allongent, et le spectateur n'en croit pas ses yeux. Bon évidemment, inutile de feinter l'innocence, puisqu'on retrouve aux manette de cette épisode un Daisuke Nakayama (4) et Masaaki Yuasa (5) comme animateur clé. Toutefois, là où la série surprend le plus, c'est son incontestable mélange samurai/Hip-hop. Alors outre les tags qui fleurissent sur les murs des châteaux médiévaux, le Hip-hop prend possession des scénarios à travers des personnages fleurant bon le rappeur (comme ce personnage ponctuant les phrases de son maître avec des beats fait à la bouche), ou bien encore des gardes parlant en verlan. Le ton est parfois cru, en particulier dans la version française supervisée par Canal+, rarement outrancier, mais toujours "franc-parler". Là où Watanabe nous prend de cours, c'est lorsqu'il laisse son ambiance prendre possession du support, et on assiste à de véritables "scratch" sur la vidéo. Mais alors, Samurai Champloo, ça parle de quoi ? Les sujets sont aussi variés que le nombre d'étapes des trois larons, et ils sont souvent provoqué par leur voracité, tant bien même qu'ils soient sans le sous. Au fil des épisodes, on rencontrera ainsi un hollandais gay, des américains venus mondialiser à coup de match de baseball (mémorable), une floppée de séductrices ou autres geisha, des caïds en devenir, un maître d'estampe peu scrupuleux... la gallerie des personnages secondaires est absolument impressionnante, bariolée et surprenante, mais rare sont les véritables "méchants". Champloo ressemble plus au Bon, la brute et le truand, où ceux qui n'ont rien à se reprocher ne sont pas légions ; pour être honnête, disons que les "gentils" ont peu de scrupules.
Samuraï sous LSD
Alors, carton sur toute la ligne ? Pas vraiment. Une fois l'effet de surprise passé, on regrette parfois le manque de cohérence entre les épisodes, un peu frustré de ne pas en savoir un peu plus sur cette histoire de samuraï qui sent le tournesol, et un peu déçu que la trame principale soit digne d'un John Woo. Les mauvaises langues diront que certains épisodes sont dispensables, parfois même de qualité inférieure au reste de la série, ce n'est pas faux, mais l'ambiance reste là, et pour qui a accroché au style unique de Champloo, ils demeureront appréciables. Samurai Champloo exacerbe les qualités et les défauts de Cowboy Bebop, c'est ça de vouloir trop en faire. L'animation et la mise en scène sont plus maîtrisés, les personnages secondaires presque plus attachants (il manque quand même le "grand méchant"), les scènes d'action plus décoiffantes, les références encore plus présentes, mais ça en devient finalement presque trop touffu en comparaison avec l'intrigue principale d'une simplicité désarmante. Reste les dialogues, toujours d'excellente facture, chose rare en pays nippon habitué à des faiblesses à ce niveau, et qui ne manquera pas de faire un peu plus apprécier cet ovni du paysage animesque. Un seul pan semble un peu discret, c'est celui des sujets considérés comme "sérieux", que la série traite avec légèreté, de peur de s'y enfoncer. Ce n'est pas plus mal.
Je ne pousserai pas le blasphème d'ignorer le studio à l'origine de tout ça : Manglobe. Créé par Watanabe avec d'anciens membres de Sunrise (6), il signe ici sa toute première oeuvre, et il y a de quoi être jaloux. L'équipe d'animation, qui a sans doute pris grand plaisir à reproduire des "dégaines" typiques de la jeunesse arpentant les rues, ne souffre d'aucun défauts et elle a produit une oeuvre qui peut se laisser regarder rien que par sa qualité visuelle, épaulé par de solides storyboards et un chara-design qui avait fait le bonheur du Studio 4°C dans le court Comedy (7). Les pointures de l'animation sont présentes, et ça se ressent, nous ne sommes pas devant de la sous-traitance de bas-étage.
Watanabe réussit le dur pari de prendre la relève de Cowboy Bebop, humour corrosif, situations improbables, dialogues succulents. Difficile pourtant de passer après Faye et Spike, qui représente encore à l'heure actuelle, des modèles pour tous les otaku de la planète. Essai quasiment transformé pour la folle équipée Manglobe, et nul doute que Champloo fera date dans l'histoire de l'animation télévisée, et ce n'est pas les faiblesses scénaristiques de l'ensemble (les épisodes séparément sont eux bien fagotés), qui devrait vous empêcher de vous précipiter sur les magnifiques coffrets Dybex. Certes, ce n'est peut-être pas LE chef d'oeuvre que l'on attendait, mais, même en faisant les difficiles, le Champloo est à déguster avec délectation.
Et quand on sait que Manglobe travaille sur un nouveau projet de série, une SF rappelant fortement Blame!, avec aux commandes Shukô Murase et Dai Sato, qui ont travaillé sur Champloo, on ne peut qu'être impatient
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